6-9 ans
Portrait de groupe avec éternuements
Pour remercier Nila de leur prêter son abri, Kiwi veut lui offrir un magnifique portrait de ses amis. Mais entre une poire voyageuse, un écureuil trop rapide et un coussin plein de plumes, personne ne tient en place.

Depuis trois après-midi, la pluie tambourinait sur la forêt. Heureusement, Nila prêtait son abri à ses amis : une pièce ronde sous les racines d’un vieux chêne, avec des tabourets, des coussins et une fenêtre couleur de miel.
On y jouait aux devinettes. On y faisait sécher des feuilles. Pipo y avait même inventé une danse qui nécessitait beaucoup de place et très peu de talent.
Ce soir-là, Kiwi arriva avec une toile sous l’aile. Son béret rouge penchait sur sa tête ronde et son duvet brun dépassait du col de sa blouse tachée de couleurs.
« Je vais peindre notre portrait pour Nila », annonça-t-il à Malo et Pipo, restés près de la porte.
Le petit hérisson ouvrit de grands yeux.
« Un vrai tableau ? Avec nous dedans ?
— Avec nous dessus, précisa Kiwi.
— Et ma queue entière ? demanda le jeune écureuil roux.
— Si elle tient. »
Nila sortit de son placard un coussin bleu, légèrement décousu.
« Installez-vous ! Mais je ferme l’abri quand la nuit tombe. Demain, je pars tôt chercher des provisions. »
Kiwi regarda la fenêtre. Le ciel avait déjà la couleur d’une vieille prune. Il fallait faire vite, mais bien. Un vrai cadeau ne pouvait pas ressembler à trois pommes de terre avec des oreilles.
Il dressa son chevalet, aligna ses pots et plaça un petit miroir pour pouvoir se peindre aussi.
« Mes amis, dit-il solennellement, prenez la pose ! »
Malo hocha la tête, puis sortit sans un bruit.
Kiwi fit asseoir Nila au milieu, Pipo à gauche et réserva un tabouret pour Malo.
« Le dos droit. Le menton un peu plus haut. Pipo, pas aussi haut : je ne peins pas l’intérieur de ton nez. »
Nila rentra un rire dans ses joues.
Malo revint en serrant une grosse poire jaune contre son ventre.
« Voilà !
— Voilà quoi ? demanda Kiwi.
— J’ai pris quelque chose. Une poire. Les pommes étaient trop loin. »
Kiwi baissa son pinceau.
« J’ai dit : prenez la pose.
— Ah. »
Malo contempla son fruit, puis le tabouret.
« Maintenant que je l’ai prise, je peux la garder ? »
Nila éclata de rire. Kiwi soupira, mais la poire était jolie, avec son ventre doré et sa feuille verte. Il décida de l’ajouter au tableau.
Malo la posa sur ses genoux. Elle glissa. Il la rattrapa contre son gilet. Elle remonta sous son menton.
« Elle n’a pas très envie d’être peinte », remarqua Pipo.
Kiwi traça les oreilles de Nila, le museau de Malo et le début d’une queue. Puis il recula pour regarder.
À cet instant, Malo voulut gratter son nez.
La poire bascula.
Elle rebondit sur son pied, roula sous le tabouret et fila vers la porte.
« Je l’ai ! » cria Pipo.
Il bondit si vite que Kiwi n’eut que le temps de lever sa palette.
Sur la toile, un trait roux traversa le ciel.
« Pour l’instant, murmura le peintre, tu as surtout une queue de quatre mètres. »

La poire heurta le panier à chaussettes et changea de direction. Pipo vira derrière elle. Sa queue accrocha le coussin bleu que Nila tenait sur ses genoux.
La petite couture fatiguée fit : cric.
Une plume jaillit.
Puis deux.
Puis une véritable poignée de plumes blanches s’échappa sous le nez de Nila.
La lapine cligna des yeux.
« Oh, je crois que… aaa… »
Kiwi leva une aile.
« Ne bouge surtout…
— ATCHOUM ! »
Les plumes s’envolèrent jusqu’aux racines du plafond. L’une se posa sur le béret de Kiwi. Une autre resta plantée entre les piquants de Malo.
Pipo, qui venait de coincer la poire entre ses pattes, reçut une plume sur le nez.
Il louchait si fort que Malo se plia de rire. Le hérisson glissa de son tabouret et atterrit assis dans le panier à chaussettes.
La poire échappa de nouveau à Pipo.
Cette fois, elle roula jusqu’au pied du chevalet et s’immobilisa dans un petit creux du tapis.
Kiwi regarda sa toile. Nila avait une oreille beaucoup plus longue que l’autre. Malo n’avait pas de ventre. Pipo ressemblait à un balai surpris.
Dehors, la pluie cessait. Le ciel, lui, devenait sombre.
Nila ramassa quelques plumes.
« Je vais bientôt devoir fermer les volets. »
Kiwi sentit son cœur se serrer. Il avait voulu offrir un beau cadeau. Pour le moment, il avait surtout offert du désordre et un coussin troué.

Kiwi essaya encore.
« Reprenons depuis le début. Nila, sur le tabouret. Malo, hors du panier. Pipo… où est Pipo ? »
Une voix répondit derrière le chevalet :
« Je surveille la poire. »
Ils se remirent en place. Mais Nila avait encore le nez qui chatouillait. Malo gardait une chaussette accrochée au dos. Et Pipo se penchait sans cesse pour vérifier que le fruit ne préparait pas une évasion.
Kiwi peignit un sourire bien droit à Nila.
Ce n’était pas son sourire.
Il dessina Malo bien raide.
On aurait dit une brosse oubliée sur une chaise.
Il posa son pinceau.
« Je n’y arriverai pas avant la nuit. »
Cette fois, personne ne rit.
Nila s’approcha de la toile, mais Kiwi la tourna un peu.
« Ce n’est pas prêt.
— Je peux attendre encore un petit moment », dit-elle.
Elle retourna chercher son coussin. Une plume descendit lentement devant son museau. Ses oreilles se dressèrent, ses yeux s’arrondirent…
Kiwi la regarda. Puis il regarda Malo dans sa chaussette, Pipo accroupi près de la poire et les plumes suspendues dans la lumière.
Il reprit son pinceau.
« Ne prenez plus la pose ! »
Malo ouvrit la bouche.
« Et ne prenez rien d’autre non plus », ajouta Kiwi.
Ses coups de pinceau devinrent rapides et légers. Il arrondit les joues de Nila, courba le dos de Malo, fit tournoyer la queue de Pipo. Une tache blanche devint une plume. Une autre, un éclat de rire.
Pour la première fois, le tableau commençait à leur ressembler.

Quand Nila posa la patte sur le premier volet, Kiwi annonça :
« C’est fini ! Enfin… il manque juste… »
Il trempa son pinceau dans le jaune, ajouta une petite feuille verte, puis signa dans un coin.
Pipo et Malo portèrent le tableau jusqu’à la table, chacun d’un côté. Kiwi se plaça devant, son béret serré contre sa poitrine.
« Pour te remercier de nous prêter ton abri. »
Nila contempla le cadeau.
Sur la toile, elle éternuait au milieu d’un tourbillon de plumes. Malo riait dans un panier, une chaussette sur les piquants. Pipo volait presque au-dessus du tapis. Et Kiwi s’était peint tout rond, le bec entrouvert, avec une plume sur son béret.
On aurait dit que le tableau allait faire du bruit.
Nila ne disait rien.
Kiwi frotta une tache sèche sur sa blouse.
« Je sais, ce n’est pas un portrait très… rangé. »
La lapine approcha son nez de la peinture.
« Tu as même peint ma petite ride avant l’éternuement ! »
Puis elle serra Kiwi contre elle, en faisant attention à son pinceau.
« Je vais l’accrocher juste ici. Comme ça, même quand vous serez partis, l’abri aura encore l’air plein de vous. »
Elle montra le bas du tableau.
« Et j’adore la poire. C’est la seule qui a gardé la pose. »
Malo considéra le fruit, toujours blotti au pied du chevalet.
« Elle a eu du mal à choisir sa place. »
Nila rit si fort qu’une dernière plume s’envola de son cardigan.
Kiwi tendit aussitôt son pinceau.
« Attends ! Celle-là, je l’avais oubliée. »

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