6-9 ans
Une table à leur hauteur
La pluie approche, et les provisions attendent encore dans le jardin. Pour tout ranger à temps, Kiwi et ses amis vont devoir inventer un atelier qui ne ressemble à aucun autre.

Ce matin-là, le vent retournait les feuilles comme les pages d’un livre. Devant la remise, Kiwi avait installé une grande table, des bocaux et quatre paniers de provisions.
Le petit oiseau rond portait son béret rouge et sa blouse tachée de couleurs. D’habitude, il peignait des paysages. Aujourd’hui, il comptait peindre des étiquettes.
« Des noisettes, des châtaignes, des haricots secs et des pommes séchées ! annonça-t-il. Nous aurons de quoi grignoter pendant les journées froides. »
Basile, le jeune castor, arriva avec le dernier panier. Mina, la petite brebis, portait les couvercles dans son tablier jaune. Lison, la jeune taupe au foulard violet, apportait une bobine de ficelle.
Au-dessus des arbres, un nuage gris gonflait comme une énorme joue.
« Il faudrait tout rentrer avant qu’il se mette à souffler », murmura Mina.
Kiwi distribua les tâches. Remplir, fermer, étiqueter, ranger : cela paraissait simple.
Basile plongea une grosse patte dans les noisettes. Trois roulèrent sur la table, deux tombèrent, et la dernière disparut sous son pied.
« Celle-là essaie de se sauver ! » dit-il.
Mina étira le cou. Même debout sur la pointe des sabots, elle voyait surtout le dessous du plateau.
Lison approcha une étiquette de son museau.
« C’est écrit “pommes” ou “plumes” ? » demanda-t-elle.
Kiwi regarda sa table, ses minuscules lettres et les noisettes éparpillées.
Son installation, si bien préparée, semblait soudain pleine de pièges.
Ils essayèrent pourtant de continuer.
Basile serra une noisette entre ses griffes. Elle lui échappa et rebondit dans un bocal vide : toc, toc, toc !
« Au moins, je sais jouer de la musique », soupira-t-il.
Kiwi poussa un panier vers Mina, au bord de la table. Elle put y prendre les pommes, mais pas atteindre les bocaux placés au milieu. Quand elle en rapprocha un, il fallait repousser les autres. Tout avançait à la vitesse d’un escargot chargé de bagages.
Lison, elle, posa une étiquette sur un bocal.
« Non, ça, ce sont les haricots », dit Kiwi doucement.
La taupe retira le papier. Elle avait vraiment cru reconnaître le dessin d’une noisette.
« Je peux tenir les couvercles, proposa-t-elle.
— Mina les a déjà triés », répondit Basile sans quitter ses noisettes des yeux.
Lison replia ses pattes contre elle.
Le vent poussa quelques feuilles jusque sous la table. Dans le jardin, la lumière devenait jaune et étrange.
« Je vais vous laisser plus de place », dit enfin Lison.
Elle s’assit près de la porte, sur la ficelle qu’elle avait apportée. Personne ne répondit tout de suite. Kiwi cherchait une noisette sous son béret, où elle n’avait évidemment aucune raison de se trouver.
Puis il aperçut Lison, immobile.
Il sentit un petit poids lui serrer la poitrine. Ils étaient quatre, mais son atelier n’avait pas vraiment quatre places.
Kiwi posa son pinceau.
« Attendez. Nous sommes en train de nous adapter à cette table… Et si c’était elle qu’on changeait ? »

« Une table ne pousse pas des pattes plus courtes », fit remarquer Basile.
Kiwi attrapa son carnet.
« Non. Mais nous pouvons lui fabriquer des voisins. »
Il dessina la grande table accompagnée de deux plateaux plus bas, comme un escalier très large.
Mina pencha la tête.
« Le plus bas pour moi ! Et je voudrais pouvoir poser mon panier juste à côté.
— Le mien doit être assez large pour mes pattes », ajouta Basile.
Lison ne bougeait toujours pas.
« Et toi ? demanda Kiwi.
— Même avec une table plus basse, je ne lirai pas mieux tes étiquettes. »
Kiwi regarda son dessin. Il n’avait pas de réponse toute prête.
« C’est vrai », reconnut-il.
Une rafale fit claquer la porte. Basile leva le nez vers le ciel, puis courut chercher deux caisses solides et une planche courte dans la remise. Mina dégagea une place sous l’auvent. Ils y déplacèrent la grande table. Une caisse forma le niveau le plus bas ; l’autre, surmontée de la planche, offrit un plateau intermédiaire.
Pour les noisettes, Basile rapporta une plaque d’emballage creusée de petites alvéoles.
Il en posa une dans chaque creux. Aucune ne roula.
« Ah ! Vous faites moins les malignes ! »
Mina put enfin aligner six bocaux sans lever les épaules jusqu’aux oreilles. Kiwi peignit de grandes images : une noisette brune, une châtaigne, un haricot blanc, une rondelle de pomme dorée.
Mais Lison restait près de la porte.
Alors Kiwi lui apporta les quatre paniers.
« Qu’est-ce qui t’aiderait, toi ? »
La taupe glissa une patte parmi les provisions. Pour la première fois depuis longtemps, ses moustaches frémirent.

Lison fit rouler un haricot entre ses doigts.
« Celui-ci est lisse, avec un petit creux sur le côté. »
Elle prit une châtaigne.
« Celle-là a un ventre rond et une pointe. Et les pommes sont souples, avec des bords tout fripés. »
Ses pattes passaient d’un panier à l’autre, sans hésiter.
Basile ouvrit de grands yeux.
« Tu les reconnais sans regarder ?
— Bien sûr. Je cherche souvent mes affaires dans les galeries. Il n’y fait pas très clair. »
Lison se redressa un peu.
« Je pourrais vérifier ce qu’on met dans les bocaux. Mais après, quand ils seront fermés… »
Elle s’interrompit. Kiwi suivit son regard vers la bobine de ficelle.
« Nous pourrions attacher une provision sous chaque couvercle, à l’extérieur », proposa-t-il.
Mina essaya avec un haricot. Il glissa aussitôt de sa boucle.
« Il est encore plus pressé que les noisettes ! »
Lison chercha dans la remise et rapporta quatre petits sachets de tissu fin, où Kiwi gardait autrefois ses craies. À travers l’étoffe, elle distinguait très bien les formes.
« Quand les paniers seront vides, nous y rangerons les bocaux, une sorte par panier. Avec un sachet attaché à chaque anse, je saurai ce qu’ils contiennent. »
Elle glissa une noisette dans le premier sachet, une châtaigne dans le deuxième, un haricot dans le troisième et une rondelle de pomme dans le dernier.
Cette fois, tout le monde avait du travail.
Basile remplissait les alvéoles, puis versait les noisettes dans un large entonnoir. Mina fermait les bocaux à son étage. Kiwi collait ses grandes images. Lison vérifiait les provisions et préparait les repères.
Une goutte sombre apparut au bord de la planche.
Puis une deuxième.
« La pluie », souffla Mina.
Il restait encore un panier entier de pommes.

Les gouttes frappèrent bientôt les feuilles avec un bruit de doigts impatients.
« On rentre les bocaux fermés ! » lança Basile.
Il transporta les premiers paniers dans la remise. Mina lui passa le suivant, pendant que Kiwi et Lison terminaient les pommes sous l’auvent.
Mais, à l’intérieur, Basile s’arrêta net.
« Kiwi ! Tes dessins sont tournés contre les paniers. Je pose quoi, où ? »
Sur les larges étagères, Kiwi avait prévu une place pour chaque sorte de provisions. Basile avait déjà inversé deux paniers.
Lison sentit son ancien doute revenir. Si elle se trompait maintenant, il faudrait tout déplacer encore.
Elle entra, chercha le premier sachet et le pressa doucement. Une forme ronde, une petite pointe.
« Les châtaignes, en bas à gauche. »
Elle toucha le suivant.
« Et les noisettes vont à droite. Garde le milieu pour les pommes. Non, Basile, ton autre milieu ! »
Le castor pivota, un panier dans chaque patte.
« J’en ai beaucoup, des milieux ! »
Mina éclata de rire. Lison aussi. Sa voix devint plus ferme. Elle indiqua la place des haricots, puis revint aider Kiwi à terminer les pommes. Ensemble, ils déposèrent les derniers bocaux dans le panier enfin vide. Lison attacha le sachet de pomme à son anse.
Ils rentrèrent ce dernier chargement juste quand la pluie se mit à tomber en rideau.
Un moment, ils restèrent tous les quatre dans la remise, à écouter le tambour sur le toit.
Lison passa la patte sur les sachets alignés.
« Je croyais que je ne servais à rien », dit-elle tout bas.
Kiwi s’assit près d’elle.
« J’avais même peint “plumes” au lieu de “pommes”. »
Lison tourna le museau vers lui.
« Vraiment ?
— Non. Mais maintenant, j’ai envie de le faire. »
Sous l’auvent, quelques éclaboussures faisaient briller le bord de leur drôle de table en escalier. Mina disposa deux petites tasses sur le grand plateau et une sur chacun des deux autres.
« Pour la pause », annonça-t-elle.
Lison avança la patte vers la sienne. Cette fois, elle était juste à sa place.

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